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Carlos Païta dirige Dukas, Chausson, Lekeu, Orchestre de la Radio de Bruxelles, La Palais des Dégustateurs, 2026.

par | 26/03/2026 | Classique, Contemporaine, Discothèque, Disque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Les archives du chef d’orchestre Carlos Païta ne cessent de nous livrer ses secrets, grâce à la générosité et la vaillance du label Le Palais des Dégustateurs dirigé par Éric Rouyer. Et, avant d’autres surprises de taille – on attend une 6° de Mahler, une 2° du même, par exemple – celle qui vient se dévoiler ici n’est pas des moindres.

Car le public un tant soit peu connaisseur s’attendait-il à entendre ce type de répertoire, la Fanfare et puis la Péri de Dukas, la Symphonie de Chausson et la petite pièce (Adagio) de Lekeu (petite par la taille, mais grande par son extension compréhensive) ? Certes, Carlos Païta éprouvait une passion, légitime, très moyennement et toujours si étonnamment partagée en terrain français, cela dit, pour Berlioz dont le chef argentin nous fit connaître une Fantastique digne de son nom (récemment rééditée par Le Palais des Dégustateurs), Berlioz qui fit l’objet, rapporte-t-on, avec La Damnation de Faust, de la seule et unique incursion du chez dans l’opéra (pour des raisons qu’il faudra bien expliquer un jour et dont on fera part bientôt).

On a eu, par ailleurs, l’occasion d’entendre une bande genevoise comportant la Pastorale d’été de Honegger, une interprétation qui n’a fait que confirmer l’intérêt que portait au chef Ernest Ansermet au point de voir en lui son successeur, ce qui pour d’autres raisons, bien obscures, ne se fit pas. Et puis, Carlos Païta a interprété, des archives l’attestent, avec beaucoup de passion Ravel et Saint-Saëns. Donc…

On connaît le tempérament fougueux du chef, son énergie. On ignore un peu trop son sens conjoint de la forme. Et qu’est-ce en vérité que la forme ? Certainement pas un moule dans lequel on fourrera quelque contenu prédéfini. Mais, en réalité, le sens d’une œuvre, qui ne se dévoile pas immédiatement, qu’il faut chercher dans la partition, qu’il faut s’approprier. Et le toucher qu’on dira juste de ce sens, dans les deux sens du génitif, se vérifiera dans l’accord, la Stimmung, la résonnance dans le corps comme dans l’esprit de l’interprète de ce sens. L’exactitude, en somme, et quel qu’en soit le compte.

Qui peut être tragique. C’est dans cet ordre du réel que Carlos Païta aura vécu musicalement et, on s’en doute, existentiellement. Et il existe bien un tragique « français », non pas étroitement national, mais de la diction, de l’attitude fière, parfois excessive par rapport au monde ou aux événements, « nationel » dirait peut-être Hödlerlin pour souligner la langue, le climat, la latitude donc, la manière de sentir le soleil se poser sur soi. Cela, Nietzsche l’avait très bien senti et reconnu. Avant lui, Baudelaire l’avait révélé (sans qu’on ne s’en rende encore complètement compte aujourd’hui), Proust l’a su, grâce à Baudelaire, en écoutant la musique française, et surtout en suivant le rythme des alexandrins de la Berma dans Racine.

La pose tragique des germains recherche le grandiose, elle est fondamentalement religieuse. Celle des Français se trouve dans l’intensité, le sentiment de la solitude et de l’exclusion. Carmen n’est pas pour rien « nationnelle » au sens qu’on vient d’essayer de dire. On s’y sacrifie soi (donc on ne se sacrifie pas, on assume) et non au nom d’une cause. Ce tragique, décidément ça n’est guère le bon mot, décrit l’extinction d’un soleil dans la nuit. Et c’est ce que la Symphonie de Chausson, dirigée par Carlos Païta, après la légendaire version de Pierre Monteux, permet d’entendre. La fragilité s’y combine avec la tenue devant l’événement.

La fougue de Carlos Païta est ici audible, au sens propre, comme jamais, il soutient et hisse l’orchestre vers ce qu’il ignore et que pourtant il finira pas faire ressortir. Il reste que cette musique est un mystère. Mystère est le mot de la musique française, plus que « tragique ». Le secret y est toujours presque tangible, il effleure la pensée, l’éveille et l’inquiète. Et que dire après la Péri de Dukas, un chef-d’œuvre de musique discrète, faisant contraste avec la Fanfare qui précède cette pièce et qui n’est pas moins mystérieuse, inquiétante même,  du lamento dans l’Adagio de Lekeu ? Une telle plainte n’est pas germanique, ni américaine comme celle qu’on perçoit dans l’Adagio pour cordes de Samuel Barber, elle est, en effet, tenue, comme réservée. Vraiment solitaire et désespérée.

La solitude, oui, c’est d’elle qu’il s’agit ici. Ces trois musiciens sont à des degrés divers des marginaux. Ceux-ci se rencontrent dans tous les domaines, de la philosophie aux beaux-arts en passant par la littérature. Ils sont les seuls à être intéressants, si bien qu’on ne leur donne pas souvent voix au chapitre. Carlos Païta, oui. Et pour quelles raisons, car il convient d’en apporter au moins une ? C’est que le marginal  perçoit le centre ; il voit donc ce que ceux qui l’occupent ou croient le constituer ne voient ni ne ressentent. Le marginal n’est qu’à lever les yeux. Ou bien il écoute là où l’artiste mainstream ne s’écoute que lui-même ou les flatteries dont il désire pincipalement être l’objet. L’art est une affaire d’angle de vue. Si bien que le marginal incarne la figure évanouissante, toujours déjà un peu évanouie ou disparaissante en effet, du grand artiste, car il voit double. Ce strabisme lui nuit, on ne le regarde pas parce qu’on ne sait pas quel œil suivre. Un tel artiste entend sa musique parce qu’il a écouté celle des autres. Mais il joue la sienne, qui ne ressemble à nulle autre, musique solitaire jouée par un grand solitaire comme Carlos Païta.

© André Hirt

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