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Patrick Burgan, La Voix, Mélodies, Anne Warthmann, soprano, Ninon Hannecart-Ségal, piano, Hector Burgan, violon, Klarthe, 2026.

par | 9/03/2026 | Contemporaine, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On croyait savoir beaucoup de choses concernant la voix, philosophiquement au moins s’entend. Les deux artistes, Anne Warthmann et Ninon Hannecart-Ségar, parfaites, permmettent d’atteindre autre chose, de toucher la juste corde. Et, à l’écoute, on se rend compte qu’on n’entendait pas assez, pas très bien. Autrement dit, on entend autre chose, et on se met aussitôt dans les dispositions de l’écoute devant ces morceaux composés par Patrick Burgan, dont le talent musical est de savoir  composer avec (et non sur, seulement sur) un texte poétique (Théophile Gautier, Rainer Maria Rilke et au début du programme le très beau texte de Philippe Jaccottet, précisément intitulé La Voix et qui confère à ce disque son espace singulier, qui l’ouvre et en exprime la dimension d’engendrement et de protection).

L’impression est au préalable celle d’une filiation (et c’est très bien, le contraire n’existe pas, pas même dans la plus extrême originalité ou génialité, on pense à Poulenc et à Ravel) et puis, progressivement s’avance une manière, un style, on va dire une tonalité singulière dont la nature est justement de s’approcher au plus près de ce que la voix contient et apporte lorsqu’elle se détache du corps tout en en conservant les caractéristiques et à vrai dire la chair.

La voix montre sa réalité ainsi que sa vérité onirique (La Marée est en ce sens une berceuse presque cosmique, que ce fut là l’intention ou non, on l’a entendue telle), le très beau Le Pont ne porte pas moins loin. Et il y avait cette phrase poétique de Philippe Jaccottet dont la pensée ne parvient pas à se détacher : « Qui chante là quand toute voix se tait » (on réentend par devers soi le début de la Jeune Parque de Valéry, une voix qui se prend et se reprend).

La voix est, nous explique la pochette du disque, un « instrument invisible » fait de souffle, de battement et de rythme. Indéniablement, et c’est très mystérieux, comme si la musique elle-même, témoignait ainsi de ce qu’est l’art en général, constituait le corps exprimé du corps charnel, comme si l’art, ses œuvres cette fois-ci, n’était que le corps non organique des hommes (Marx parlait en ces termes de la nature, mais en un autre sens, non pas opposé, plutôt générique).

Dans le registre de l’expression, le compositeur Patrick Burgan déclare vouloir dégager « l’idée générative d’un texte » Pour autant, il faudrait préciser que la musique n’est pas pour autant un habillage arbitraire, mais une rencontre, celle d’une germination avec un monde, nouant ainsi la « relation organique entre texte et musique ». Peut-être est-ce trop peu ou trop dire, comme une différenciation, à même la tension de la réunir, car la musique est à la fois trop proche de ce qu’il y a de plus réel en nous, dans notre corps et plus loin et profond encore que le corps, ce qu’on peut nommer ou bien l’être, un terme en voie de détestation remplacé, entre autres, par celui de « société », ou de ce vieux mot oublié, pourtant si précieux, d’âme. Car la voix porte en elle la puissance de toute imminence de l’apparaître, si bien qu’on ne peut plus distinguer dans l’absolu entre langage (qui ne veut pas dire d’abord, ni même à la fin des fins, telle langue, et musique) et parole. En d’autres termes, la voix vient de si loin et de profondeurs si incommensurables qu’elle colle à nous, c’est-à-dire à chacun. Et pour rassembler le propos qui précède, elle s’étend plus loin que nous, elle nous enveloppe, nous désigne, elle est le seul et vrai miroir.

Philosophiquement, on peut donc, on doit même sinon reprendre, du moins compléter.

La voix vibre entre nature et culture, entre le corps et les moyens que l’environnement (le contexte) lui donne, entre l’intention et la possibilité d’une articulation. Le langage s’y tient au bord d’une langue, sans y pénétrer absolument, elle l’aborde, la teint de sa couleur propre, elle ne s’anéantit pas dans la langue incolore. Elle garde la position d’une limite, d’une crète, elle-même sonore, colorée en effet, qui délivre ce qu’on peut appeler le musical, qui n’est jamais celui d’une langue, de telle langue, mais dont une langue peut hériter, différemment, toujours, en somme vivre après être parvenue jusqu’à l’apparaître (la manifestation).

En amont, pour reprendre les mots de Philippe Jaccottet qui inaugurent le programme musical du disque, on entend : « Qui chante là ? », là où, au moment où la voix s’entend, se pénètre, erre en soi, et donc cherche à s’écouter (qui ne se reconnaît jamais, ainsi qu’on en fait l’expérience bouleversante à l’occasion d’un enregistrement). Dans la tension vers son écoute, la voix s’entend néanmoins, mais elle ne s’atteint pas, elle ne se recouvre pas, elle demeure pour elle-même incompréhensible comme l’est plus généralement la présence au monde et le fait d’être ceci ou cela. Dans le cas de la voix, cela est exprimé, cela s’entend, cela fait musique.  C’est un face-à-face extraordinaire !

Reprenons. On se surprend en effet à reprendre après « Qui chante là ? » : qu’est-ce qui chante ? qui se trouve là dans ce qui chante ? On écoute. Ce qui est incontestable : une voix profonde, qui se tient au cœur, comme un cœur battant, du corps, une voix qui sent, qui par conséquent est pensée. L’évidence s’impose alors que la voix est l’existence qui résonne en et pour elle-même, et chez les autres, et dans comme pour le monde. Elle explose sur la ligne sonore qu’elle-même trace. Qu’elle soit douce ou qu’elle se fasse cri, c’est une strie dans l’air bleu. Non seulement la voix condense l’existence qui ainsi s’éprouve, mais elle provient du corps qui lui-même ne vient de rien. Et cela est incalculable, bouleversant. Une voix est toujours un événement. Et il n’y a d’événement que s’il est incalculable. Légitimité du terme de miracle, par conséquent. La voix vibre parce qu’elle est vivante, et la vie surgit de rien, de ce seul et unique régime normal, dirait Freud qui est l’inerte ou la mort. La voix, cette excitation d’une eau et d’une matière dormantes, se prend-on à imaginer.

Pourtant, au seuil de la voix, il n’y a pas que la mort qui rode encore. Il y a le silence. Et sans le silence, aucune voix n’est concevable, de même que la musique et la littérature sont impossibles sans lui. Le silence est le frère de l’invisible. La peinture, quant à elle, fait également écho au silence, songeons à la lune (dont « parle » si souvent la musique) qui est la peinture du silence (ou le silence peint). Enfin, si l’on peut dire, songeons au silence des animaux qui possèdent pourtant tous une voix (phonè, même si l’on estime avec Aristote qu’il n’ont pas accès au logos).  En tout cas, la musique est la composition du silence. Et dans cette élaboration ou projection sonore, la voix se révèle conditionnelle de tous les instruments dont on dit qu’ils chantent.

© André Hirt

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