Madrid, musée du Prado, salle 015. Diego Vélasquez, Pablo de Valladolid, vers 1635. Huile sur toile, 209 × 123 cm.
Un homme, grand, qui prend toute la surface de la toile. Une masse sombre, éclairée, sur des jambes plutôt fines. La tête, petite, légèrement décalée sur la droite. Il nous regarde droit dans les yeux, prend la pose, la bouche entrouverte : il a parlé, ou va le faire. Le bras droit se tend vers la gauche, la main pointe quelque chose qu’on ne voit pas. L’autre retient la cape drapée autour de lui, le pouce enfoncé dans un repli du tissu, et son index pointe aussi.
Autour de lui, rien. Le fond est ocre, chaud, clair en bas à gauche ; il s’assombrit très progressivement, puis franchement dans le coin en haut à droite. Je m’approche. Il est posé à la brosse assez large, en jus, dans diverses directions, tirant tantôt sur le rouge, tantôt sur le gris bleuté, et la transparence fait ressortir le clair du dessous. À gauche de la figure, quelques traits de pinceau plus marqués semblent répondre aux lignes croisées de la veste. Manet, devant la même toile, en 1865, écrivait à Fantin-Latour : « le fond disparaît, c’est de l’air qui entoure ce bonhomme, tout habillé de noir et vivant ».
Les habits sont dans les gris, les anthracites et les noirs. Noir sur noir, en dehors des chairs, du col et des manchettes. Mais ce ne sont jamais les mêmes noirs : noir brunâtre, noir velouté, noir qui absorbe la lumière, noir qui la réfléchit légèrement. Un noir pour chaque tissu, chaque matière, et l’on passe de l’un à l’autre. Les lacets sont évoqués, on ne les voit pas. Il y a peu de matière, cela a été peint assez vite, sûrement. C’est précis en étant lâche.
La lumière frappe le front ; le col, ombré par endroits, découpe la tête. Des verticales, et des obliques qui montent du bas à gauche vers le haut à droite, comme le dégradé du fond. Sur la droite, en haut de la jambe gauche, quelque chose se détache, confus. J’y vois une ailette, déplacée, qui en ferait presque un Hermès, le messager, celui qui porte la parole.
Il tient bien sur ses jambes, écartées, l’une en avant. Pour l’autre, un repentir : le pied a été déplacé, posé plus haut, et sa première position se voit encore. Il n’est nulle part. Pourtant, une ombre portée au sol, floue. Elle se dissout, se déforme, file hors du cadre.
Macbeth, acte cinq. Life’s but a walking shadow, a poor player / That struts and frets his hour upon the stage. La vie n’est qu’une ombre qui marche, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite son heure sur la scène. Pablo en était un ; au palais, le bouffon déclamait, tenait des rôles de théâtre, et le catalogue que Manet avait en main disait encore « portrait d’un acteur célèbre au temps de Philippe IV ». Shakespeare écrit ce vers autour de 1606 ; Vélasquez, qui n’a sans doute jamais lu la pièce, peint le comédien trente ans plus tard et lui donne le sol que le vers lui assigne. Manet, en 1866, peint l’acteur Rouvière dans le rôle d’Hamlet, en pied, sans lieu, avec son ombre. Shadow, chez Shakespeare, c’est aussi l’acteur — the best in this kind are but shadows, dit Thésée des comédiens du Songe d’une nuit d’été. Le même mot pour le spectre et pour celui qui joue.
Le fond ne dit ni le rang ni le lieu, et Pablo ne tient au sol que par cette ombre floue qui file hors du cadre.
La plupart des bouffons de la série ont un décor. Don Juan de Austria, peint pour le même palais, a des pièces d’armure à ses pieds et une bataille navale au fond. On retrouve par contre ce vide dans le Christ en croix, peint vers les mêmes années, un corps sur une croix, le dispositif est le même, la couleur inverse, fond noir pour le supplicié, fond ocre pour le bouffon. Le Christ a un bois sous les pieds, Pablo une ombre. Told by an idiot : Pablo n’en était pas un, c’était un homme de plaisir, qui déclamait ; la cour le rangeait pourtant parmi eux, et le peintre lui donne le fond du crucifié.
Godard l’avait vu. Au début de Pierrot le Fou, Ferdinand, que le titre appelle déjà le fou, lit dans son bain une page d’Élie Faure sur Vélasquez. Le fou lit le peintre du fou. « Vélasquez est le peintre des soirs, de l’étendue et du silence ; même quand il peint en plein jour, même quand la guerre ou la chasse hurle autour de lui. » Le silence tient même quand tout hurle. Or tout hurlait : la cour de Philippe IV menait des guerres qu’elle perdait, des chasses au sanglier qu’elle gagnait, et l’empire commençait à se défaire. Sound and fury, signifying nothing. Du bruit et de la fureur, qui ne signifient rien.
Faure dresse l’inventaire de cette cour : « Le monde où il vivait était triste. » Un roi dégénéré, des infants malades, des idiots, des nains, des informes, « quelques pitres monstrueux vêtus en princes qui avaient pour fonction de rire d’eux-mêmes et d’en faire rire des êtres hors la loi vivante ». Pablo est l’un de ces pitres. Faure le range dans la liste, entre les informes et l’Autodafé ; Vélasquez le prend seul, en pied, sur plus de deux mètres. Leur fonction, dit Faure, était de rire d’eux-mêmes. On riait de Pablo.
Je l’ai vu rire ailleurs, ou quelqu’un qui lui ressemble à s’y méprendre : mêmes cheveux en oreille de chien, même ironie joyeuse. Le musée de Rouen pense que c’est lui. Vélasquez en a fait un philosophe.
Rouen, musée des Beaux-Arts. Diego Vélasquez, Démocrite (dit aussi Le Géographe), vers 1630, repris vers 1640. Huile sur toile, 101 × 81 cm. Inv. 822.1.16.
Démocrite nous regarde. Le corps est de profil, le visage tourné vers nous, de trois quarts, la tête légèrement penchée sur le côté ; c’est elle que l’on voit d’abord. Tout rit dans ce visage : grand sourire, moustache en bataille, sourcils arqués. Des glacis l’illuminent. Le col blanc, vif, en pâte plus épaisse, le souligne.
Le fond est sombre. Une lumière légère vient de la droite et ne prend que le visage, le col, une main et le haut du globe ; le reste passe dans le clair-obscur. La veste et le pourpoint sont noirs, noir sur noir, comme le col est blanc, blanc sur blanc.
Une main sur la hanche tient le chapeau, cachée par la cape ocre brun, satinée. Celle-ci s’enroule autour de lui et trace une diagonale qui mène le regard à l’autre main, à droite, à mi-hauteur. Elle retombe un peu, le poignet cassé ; on en voit le dos. L’index pointe mollement vers la mappemonde, en dessous. Deux livres sont posés là.
À Toledo, dans l’Ohio, et à Mora, en Suède, deux copies anciennes montrent le même homme dans la même pose. Pas de globe. La main qui pointe y est tournée vers le haut.
On l’a appelé Le Géographe, puis Newton, puis Colomb ; depuis 1928 on y reconnaît Démocrite, le philosophe qui rit du monde. Il montre le globe, et le globe est tout : les guerres, les chasses, l’empire qui se défait. Il le trouve risible. Là où Pablo se tenait dans un monde effacé, Démocrite ramène le monde à un objet posé sur une table, entre deux livres, et le condamne d’un sourire. Signifying nothing, encore, mais dit en souriant.
Le dernier mot est sous la peinture. La main qui montre le globe était d’abord tournée vers le haut, et elle tenait un verre. La toile était un buveur qui rit. Vers 1640, Vélasquez la reprend. Rubens vient de peindre un Démocrite pour la Torre de la Parada, le pavillon de chasse du roi, où Vélasquez lui-même a donné son Ésope et son Ménippe. Il retourne la main, pose le globe et les livres, et le buveur devient sage. Une main appartient encore au portrait, celle qui tient le chapeau dans l’ombre ; l’autre a été promue au geste du philosophe.
Entre le buveur et le sage, Pablo tient sur son ombre. Deux repentirs : un pied qu’on voit, un verre qu’on devine. L’acteur qui n’avait que son ombre pour sol finit en sage qui montre le monde sans le tenir. Il joue son heure, et il la joue entière.
© Marko Milovanovic
Références : William Shakespeare, Macbeth, V, 5, et Le Songe d’une nuit d’été, V, 1. Édouard Manet, lettre à Henri Fantin-Latour, Madrid, 3 septembre 1865 ; L’Acteur tragique (Rouvière dans le rôle d’Hamlet), 1866. Élie Faure, Histoire de l’art. L’Art moderne, t. 1 (« le peintre des soirs », lu par Ferdinand dans Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard, 1965 ; « Le monde où il vivait était triste »). Musée du Prado, notices de Pablo de Valladolid. Musée des Beaux-Arts de Rouen, notice du Démocrite.


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