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Variations sur du sans importance

par | 24/08/2026 | Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

 Pour Jacques

Certes le nom d’auteur change, la grenouille reste, pour paraphraser une formule célèbre… Peu importe. Car c’est toujours au hasard comme on peut qu’une main, la même, peut tenter de laisser filtrer quelques murmures naissant au bout des doigts, quelques variations sur du peu qui tourne autour du toujours même, de ce qui obsède, ne vous lâche plus et qu’aucun mot ne suffit à épuiser. Et cela jusqu’à épuisement… Paradoxe !!!

Comment dire ou comment taire ce qui n’a pas de valeur, ceci dit resterait à définir le sans valeur, le commun, la rognure d’ongle par exemple et on en reviendrait au Parménide pour dénigrer ce qui ne peut être élevé au rang de l’Idée.

Et pourtant c’est bien là que se joue l’essentiel du vivre, dans les déchets, les ce-qui-ne-compte-pas, ce qui n’a aucun prix et peut ainsi se jeter, être détruit sans regret, oubliant hélas que paradoxalement ce qui n’a pas de prix est le signe insigne de la valeur. L’argent ainsi n’est pas la valeur, elle en est parfois le signe (aliquid stat pro aliquo disait-on autrefois pour le définir), mais confondre signe et signification, aliquid et pro aliquo serait de l’ordre de la persuasion sophistique, puisqu’il suffirait d’avoir plus pour être plus, ou de dire quelque chose pour l’être aussitôt, ce serait ainsi regarder le doigt tendu comme un chien cherchant à le mordre, plutôt que ce qu’il montre.

Que suis-je se demande le philosophe ? oubliant, sauf Montaigne peut-être, Nietzsche et quelques autres, que je n’a aucun sens, aucune valeur si ce n’est grammaticalement énonciative et qui d’ailleurs n’a aucune existence dans d’autre langue. Donc si je est sans importance, qu’y a-t-il d’important ? Rien et c’est bien ce rien, ce sans importance, qu’il importe avant tout de célébrer. Le réel n’est rien d’autre qu’une suite de riens, qui ne sont pas rien du tout mais qui ponctuent la vie faite de petits riens comme on dit parfois. Reste aux vaniteux, aux notables, aux torses bombés de superbe de vouloir transformer, laisser leurs marques indélébiles (!), de s’octroyer une forme de toute puissance oubliant que ce qu’ils tiennent en mains n’est qu’eau vive, oubliant aussi que ce qui est est en fait ce qui échappe, ce qui s’échappe et nous laisse nus, comme exilés dans une laisse de plage après le jusant, immergés, enveloppés dans le meilleur des cas quand il est au zénith de « mille et mille idoles » de soleil. Illusion extrême alors de celui qui se croit couronné comme un empereur antique couvert de la corona radiata,persuadé qu’il est Tout, éternel, et n’imagine même pas qu’un prochain imposteur viendra lui subtiliser sa place après l’avoir assassiné, refusant d’entendre l’esclave présent qui ne cesse de lui murmurer : memento mori. Vanitas vanitatum disait l’Ecclésiaste réaffirmant haut et fort que nous avons comme la bête le même souffle, rien de plus et que notre lot est semblable. Personne ne nous le donna, personne ne nous le reprendra, il s’essoufflera quand le temps sera venu et sa perte fera découvrir à celui qui aurait eu le malheur de nous admirer – façon subtile de s’admirer soi-même – que tout cela est sans grande importance puisque l’oubli sera le grand vainqueur. En fait une respiration de l’univers, rien de plus. Un expir suivi de nul inspir : une systole sans diastole.

Il arrive cependant, mystère de l’existence, que certains de ces riens voués à l’oubli s’arriment à notre mémoire comme dans un port ami à l’abri des tourments et s’arrogent un fragment d’éternité, aurait dit Spinoza, donnant à ce que nous sommes l’impression d’avoir vécu intensément l’un d’eux au point qu’il devient inoubliable ; celui-ci revient tel un remugle entêtant auquel le sel marin donne à la fois saveur et conservation. Dans ce grand vide d’où tout vient et où tout disparaît s’accroche un bien peu de mémoire, d’une enfance parfois malmenée, brisée trop tôt par l’absence, laissant l’enfant en déshérence, d’où ne subsiste qu’une lueur fugace d’un bonheur essoufflé, brisé sans retour possible, qui le tient encore en vie et lui glisse à l’oreille parfois qu’il connut, il y a bien longtemps – mais le temps ici n’a plus aucun sens quand tout s’entremêle et que le passé semble n’avoir jamais passé puisqu’il ne reste qu’un présent-cadeau que rien ne pourra altérer tant que la mémoire tentera de résister – un bonheur lisse et sans tache, jusqu’au moment où… ; pour peu de temps certes, mais peu est peucompréhensible, puisqu’il n’est de peu que dans un rapport ; comme jeune et vieux, peu et beaucoup, quelquefois, etc., tous ces mots de l’habitude nous dispensent de penser, ne sont là que pour nous distraire, nous divertir et nous priver de regarder en face ce qui n’est qu’une « eloise », terrifiante pour sûr, et ainsi éviter la « blessure » de la lucidité… !!!

C’est en cela qu’il faut célébrer ce « sans importance » puisque vivre n’est qu’un accident du mourir et que, comme tout accident, sa contingence marque qu’aurait pu ne pas être, voire ne pas naître celui qui se targue d’être maître de l’univers, qu’un hasard a laissé apparaître, qu’un autre hasard fera disparaître.

Le temps de la vie a la longueur d’un empan, la langueur de qui, se croyant à l’abri sur la plage, murmure, cultivé qu’il est, suave mari magno. Qu’il est temps de savourer pour ce si peu de temps – repensons au ciron de Pascal que nous sommes – qu’il nous reste ce que d’aucuns dédaignent, l’inessentiel dirait-on mais qui nous va si bien. L’enfant contemplant la minuscule crotte de nez qu’il vient de découvrir comme venant de lui, qu’il arbore au bout de son doigt, prouve qu’on peut être artiste sans le savoir, comme la nature-artiste créant sans cesse, pour rien, d’infinies nouveautés, une somme inouïe d’initiatives vaines qui disparaîtront bien vite, voire même sans avenir aucun, preuve aussi de ce qui fait la valeur de la part maudite, qu’un Bataille célébra si bien. Pure dépense, gaspillage, comme ces milliards de spermatozoïdes expulsés, par un Adam s’ennuyant tout seul, dans la voûte céleste encore totalement obscure au tout commencement, devenant alors selon la légende des milliards d’étoiles. Nietzsche avait raison d’affirmer le caractère pléthorique de la nature – n’est-ce pas le sens de la phusis grecque –, en débauche de puissance, la vie ne se contentant pas d’être une force résistant à la mort. Persévérer dans l’être ne suffit pas… il faut envisager un conatus plus ludique qui, puisque nous avons compris que, comme d’être il n’y a pas, nous conduirait à aimer ces passages, ces glissements ne menant à rien, mais véritable sel de la vie. Traces minuscules venues d’on ne sait où, bientôt disparues comme si rien ne s’était passé et que cependant tout arrivait sans que l’on y fût pour quelque chose. Miracle et mystère laïcs de la vie qui selon la sagesse populaire nous est toujours « donnée » !

© Jacques Neyme

Image : © André Hirt

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