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Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Alberti Speratti, Avec Piazzolla, traduit de l’Espagnol par Maxime Bisson, Allia, 2026 (parution le 21 août). 

par | 22/08/2026 | Bibliothèque, Contemporaine, Musique, Musiques actuelles

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Le mieux est de lire le texte qui suit, magnifique certes, étonnant surtout, et très important pour qui même ne connaît ni l’art d’Astor Piazzolla ni le tango, car ces lignes, ces mots, dans le chemin étroit qu’ils tracent sont ceux d’un véritable créateur, d’un compositeur, qui s’est voulu tel dans le champ de la musique dite savante, que rien, nulle pratique, nulle conception générale de cette culture musicale et chorégraphique qu’on appelle génériquement le tango ne peuvent secondariser et ravaler au statut de simple interprète.

« Je n’ai jamais pu comprendre ce qui se passait en moi, pourquoi diable j’écris ce que j’écris, pourquoi tout cela est dramatique alors que je ne le suis pas. Si le tango a pu avoir une valeur testimoniale, pour ce qui me concerne, il n’a été qu’une expérience individuelle, et c’est pour cela que je n’ai jamais cru que ma musique reflétait les sentiments du peuple, mais seulement ce que je ressentais moi-même. Ma musique a toujours été très mélancolique, très dramatique, très triste. Je ne sais par quelle malédiction, car s’il y a bien une chose que je ne suis pas, c’est triste. Mais j’admets qu’au fond, et sans savoir pourquoi, j’ai quelque chose de très dramatique. La musique dramatique me rend d’ailleurs particulièrement joyeux, écouter Schumann, Brahms, Chopin. Je ne sais pas s’il s’agit de masochisme, mais ma musique a toujours été ainsi, elle est tantôt plus agressive, tantôt plus mystique, tantôt plus baroque, mais la plupart de mes compositions sont fondamentalement dramatiques, résolument dramatiques, et je ne sais pas pourquoi » (p. 14).

Une fois ces lignes parcourues, on comprend que s’y trouvent toute une conception de la musique, et même de l’art en général, qui doivent conséquemment susciter la nécessité de poursuivre la lecture de cet ouvrage, publié par les éditions Allia (une édition française a paru précédemment en 2025 aux éditions Vademecum), une publication du reste remarquable et riche, ne serait-ce que par son iconographie qui donne lieu à elle seule à un voyage qu’on aimerait tellement entreprendre soi-même.

Certes, on connaît personnellement bon nombre d’œuvres d’Astor Piazzolla et pas seulement ses interprétations dans le cadre des diverses formations auxquelles il a participé. On n’est jamais resté indifférent, c’est le moins qu’on puisse dire, à la poussée (de pensée, d’existence et d’eros) que sa musique en général suscite à la fois dans le corps et dans l’esprit, non pas seulement en nous invitant à la danse (c’est impossible en l’occurrence, car comme la musique, même celle issue de la tradition et du folklore, le tango s’apprend, c’est un art à part, une manière de se tenir dans la vie, de désirer et d’aimer aussi, tout un ensemble de dispositions, on dira un ethos, que notre époque n’est plus prête ni à cultiver, fatiguée qu’elle est d’elle-même, sans pensée de l’amour, sans sens de l’apparence physique, en un mot négligée, ni même tout simplement à accepter, et c’est cela qui est grave, à concevoir), mais à penser ce que le désir d’exister en général peut vouloir dire.

En lisant cet ouvrage remarquablement écrit, instruit, combinant les considérations sur son objet et la biographie d’artiste, on s’arrêtera ici sur un point, qu’on considère, on l’a déjà noté, comme crucial en ce qu’il porte n’importe qui, connaisseur du tango et de Piazzolla ou non, à s’arrêter sur le sens et la conception de la création musique et artistique en général.  On invite, en s’y appuyant pour l’examen, à l’écoute de sa musique qui fut interprétée avec de grands artistes de la musique dite classique – qu’on en prenne un instant la mesure ! – par exemple le quatuor Alban Berg, faisant apparaître à cette occasion cette dimension bien imprévisible de communication, peut-être de parenté céleste, inouïe donc, entre le genre du quatuor à cordes et le tango. Le bandonéon lui-même, seul ou dans le cadre d’une formation, trouve dans le quatuor à cordes une résonance stupéfiante. Un grand musicien se signale par ce genre de percée.

Et c’est ce qui fait lire et relire le texte précédent, magnifique, d’Astor Piazzolla. Tout d’abord, la création ne saurait en aucun cas être ramenée au statut d’un produit, et moins encore d’un calcul. Tout laisse à penser qu’il s’agit en revanche d’une énergie, on a dit une poussée, celle d’une tonalité d’existence que Piazzolla appelle ici, après d’autres, dont Nietzsche à propos de Carmen (qui dans son essence spirituelle ne se tient pas bien loin, c’est le moins qu’on puisse dire, de la nature de l’art dont parle Piazzolla ni même du tango) a parlé.

Procédons par ordre. Borgès, le grand Borgès, dans Evaristo Carriegio en particulier, mais essentiellement, à cru bon de rappeler la nature du tango, du moins ce qu’il représente à ses yeux, en tant qu’Argentin. Sa version des choses est en vérité très discutable. Elle fait songer, mutatis mutandis mais pas autant que cela…) aux discussions sur le mythe à propos de la musique de Wagner (die alte Sage dans Tristan) ; elle souligneen effet, sans beaucoup de sens critique, la vérité en soi du mythe au point d’accorder au tango une dimension de puissance, elle-même mythique par conséquent, porteuse d’une identité argentine. Cela est certes difficile à contester dans la pratique. Toujours est-il que l’auteur de Fictionsramène (réduit, c’est là le soupçon d’inexactitude) le tango à sa provenance mythique (il en rappelle ainsi les termes techniques, les personnages, les situations, les contextes). Le tango est donc nécessairement nostalgique, donc triste, il serait donc aussi en danger, il faudrait le protéger tel qu’en lui-même. Il s’agirait au fond comme en définitive d’un genre plus culturel qu’artistique, du moins dans cette optique.

Astor Piazzolla, dans notre texte, exemplairement, et partout ailleurs en vérité, laisse entendre l’inverse. Le tango est certes un genre, mais d’abord, revenons-y donc, une poussée singulière dans la musique même (y compris dans le « genre » du tango), ce qui suppose que les artistes travaillent avec cette poussée, qu’ils la mettent en forme, qu’ils la cultivent et en expriment les possibilités. Le tango est ainsi, aussi, une promesse que la musique, dans ses élaborations, se doit de déployer. Un genre en devenir, si l’on préfère et non pas réservé à la clôture mythique comme à sa répétition. C’est en ce sens que Piazzolla est un créateur à part entière et non un simple, bien qu’immense, interprète dont les vertus seraient le respect et la piété obligée à l’égard d’un genre.

Ensuite, au-delà de « la valeur testimoniale » du tango, il y a ce que « l’individu » en fait, l’individu qui est l’art même, conditionnellement (bien sûr, pris qu’il est dans sa culture et ses appartenances en général, avec lesquels il se totalise, mais ouvertement – librement ! – et non en s’y enfermant, donc en s’annulant ), sinon la bascule s’opère très vite vers les ordres du produit, du genre et du concept. De la reconnaissance en somme. Alors que la pièce artistique, bien que reconnaissable dans son appartenance au genre du tango, se soustrait par quelque point de fuite au genre lui-même. (Et par exemple,  n’entend-on pas, c’est sidérant, l’esquisse d’un mouvement de tango dans le 3° mouvement de la Première Symphonie de Gustav Mahler ..?)

Si bien que la tristesse de la musique de Piazzolla est autre que celle que le tango en général rappelle depuis sa mémoire. Elle est dramatique, sans tristesse commune. Carmen, donc. Piazzolla avoue ignorer les raisons de sa pratique, il sait seulement qu’il rejoint la grande tradition romantique qui n’est pas celle, on le croit bien à tort, de l’immédiateté, donc de la réception, y compris folklorique, mais de la réflexivité, de l’ironie (la pensée s’excédant elle-même), de l’humour, cette pensée dédoublée qui est la pensée en tant que telle, à nouveau et autrement réfléchie puisqu’elle forme son propre horizon.

Dramatique, « résolument dramatique » est cette musique. Inventive, soucieuse de trouver une forme, celle qui doit s’imposer d’elle-même. Le tango, faut-il alors le préciser, et dans le tango quelque chose d’artistique qui l’excède, en développe la forme et disons la promesse, telle apparaîtrait, même en la reconstruisant très sommairement comme ici, mais l’ouvrage est à cet égard éloquent, la pensée d’Astor Piazzolla. Lui-même n’était évidemment pas sans ignorer l’origine folklorique de toute musique (Bach, dans ses œuvres les plus « abstraites », prenons les Suites pour violoncelle, compose à partir et avec des danses !), mais la musique, se dit Piazzolla, certainement, n’est guère un musée. Pas davantage, l’existence comme le désir (cette approche de l’autre, faite d’attirance, d’inquiétude, de jeux dans l’espace, de touchers, de manière de tourner autour de l’autre pour mieux le voir peut-être le soutenir comme le désir de l’être soi-même, soutenu, en exerçant par ailleurs les puissances insoupçonnées du regard – la danse est ici inséparable du regard !) ne peuvent se réduire à un genre, adopter, c’est-à-dire copier et répéter une posture, mais exigent une inventivité qu’on dira « dramatique », sans fond de nécessité ou de sens qui pourraient nous apprendre la formule à appliquer et par conséquent nous guider dans nos vies.

C’est pourquoi, cet ouvrage sur un artiste que l’on croyait situé, ou que l’on voulait ou veut toujours ramener au cœur à l’essence d’une pratique, se meut sur des orbites exorbitées du genre et se tient au bord de l’art officiel, nous rappelle à l’essentiel. À lire seulement, que ne donnerait-on pas pour danser, ne serait-ce qu’un moment le tango avec la personne aimée mais dont, à cette occasion, on élèverait, en l’explorant pour l’éclairer, l’amour au rang d’art d’exister.

© André Hirt

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