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Règles – Regulae (voire menstruae !) ad directionem ingenii.

par | 12/10/2026 | Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Bien sûr inachevées mais si précieuses comme toute tentative d’écriture qui ne pourra être que féminine si l’on en croit l’expression qu’il faut entendre dans sa puissance du mot à mot, de « se faire un sang d’encre », et l’entendre alors comme « encre de sang ». De ce sang qui s’écoule de l’antre des femmes que l’on devine déjà à Chauvet il y a 30 000 ans sur la dernière colonne où un bas de corps de femme, ventre et jambes enroulées, s’exhibe en fin de voyage dans ce temps d’avant si proche et si lointain, quand jaillit de la touffure noirâtre une césure si nette qu’elle en parait telle une effraction sur la lissure d’un ventre, avec ces lignes d’ocres en gouttes sur la roche, ce qu’elle est vraiment, « hémistiche » ou pas dira le poète et qui s’inscrit en palimpseste dans ma mémoire chaque fois que d’une nuit de tourments naissent parfois aux milieux de quelques glaires, ces encres, ces taches de sang qu’on appelle écriture, ces moments si douloureux quand des règles s’invitent, menstrues certes mais aussi prescriptions exigeantes qui vous ouvriront le tempo à partir duquel pourront se déployer, telles des ramures, des bronches éphémères, où là aussi s’écoule du sang, un déroulé de mots assemblés : « règle donnée du plus haut luxe, un corps de femme, nombre d’or ».

« Nous ne saurons jamais la puissance du corps », et si l’on veut bien se souvenir de Baruch, y ajouter aussi dans ses écoulements, ses rejets, genre de pituite littéraire qui déborde du corps. Se sentir femme depuis qu’au sein même de ce que certains nomment avec respect LE LIVRE, parce qu’écrit par Dieu selon les diverses légendes, quand Sa nomination se fait parfois au féminin-mère, un ELLE majuscule rompant avec le IL si courant à la fois masculin-père et neutre dans le YHWH, selon les interprétations ; seule sensation possible lorsque la puissance de l’écriture vous prend – féminin ici sans question de genre ou pas, peu importe, totalement hors de propos, mais féminin en vous, qui chaque mois vous détruit un peu et par lequel la présence s’absente ; sentir l’absence et paradoxalement c’est de ce vide, de cette absence à soi que naît quelque chose qu’on nomme écrit, comme de cette absence, de cette sensation de fuite, d’écoulement non maîtrisé, on se sent la première fois devenir femme.

Ce signe de non-genre vraiment défini pour le descendant divin, figuré très souvent dans son ambiguïté androgynique laisse à penser selon les traditions qu’il fallait que le dieu s’incarnât en un être humain, seulement humain, peu importe son sexe pour que tous s’y retrouvent. Voilà pourquoi il fallut des siècles pour que le sexe de l’enfant divin soit esquissé dans les peintures de nativité et vite disparu pour que demeure l’ambiguïté, bref aujourd’hui on dirait queer.

La fameuse Cène de Léonard qui fit hurler tant de fanatiques hystérisés lors d’une certaine cérémonie, parce qu’elle leur semblait détournée de son sens sacré, ne fut certainement pour Léonard rien d’autre qu’une peinture de convenance, décoration d’un espace vide à la trempe et à l’huile dans l’église Santa Maria delle Grazie à Milan. De Sacré point, un prétexte, comme tout thème religieux en est pour les peintres, comme les scènes de bordel dont parle Vincent à Théo, comme les messes de Requiem et les Stabat mater pour les musiciens, un détour obligé comme défi pour devenir ce qu’on est, sauf à en croire les professionnels de l’interprétation et donc du délire, que sont les historiens de l’art – mais l’art n’a pas d’Histoire, même s’il regorge d’histoires ! – sinon personne n’aurait osé amputer une partie de la fresque de La Cène pour créer une immense porte sous le christ lui-même. Blasphème absolu ! Et pourtant œuvre des Dominicains, de quoi sourire.

Imaginons alors que cette amputation réveille et révèle un détail que Courbet mit à jour en peignant l’Origine du monde ou sa Fin, ce con de femme fascinant et sa fissure prolongée jusqu’au cul dans un détail d’une perfection étrange laissant à penser que sur l’autel lorsque la Cène est célébrée en mémoire, c’est ce corps de femme qui s’offre et s’ouvre à vous et vous enjoint à psalmodier « prenez et buvez à la coupe de la vie ».

Le velouté de la peau est réaliste et surtout le tableau est construit de telle façon que le foyer du regard se concentre sur deux points qui se répondent de façon systolique à tel point que l’œil ne cesse de passer de la toison du sexe au vide de la pièce rappelé très fortement dans l’angle gauche du tableau. Il y a là un centre optique et en même temps un décentrement. Mais l’œil ne se perd pas dans le vide, le vide le ramène au centre comme dans un tourbillon auquel il semble impossible d’échapper.

Le paradoxe est que le point d’ancrage de la femme est comme la clef de voûte d’une cathédrale, point extrême de la nef qui conduit au cœur du temple où apparaît le dieu.

En regardant nous voyons bien quelque chose, comme une ouverture, une faille qui ne conduit à rien de précis si ce n’est au vide (repris par le côté gauche), et comme le signe même de l’absence qui donne au tableau une telle présence.

Paradoxe encore, car cette nef est aussi ce mot ancien qui évoque le navire, la mer, la houle, lieu où l’on flotte où l’on peut toujours aussi se perdre se noyer, s’abîmer.

La femme est ici révélée alors comme étant le Désir lui-même qui peut à tout moment vous engloutir et qui pourtant n’est jamais satisfait. (D’où un des sens du titre L’Origine du monde : nous naissons de là, nous y retournerons : rythme effréné du désir.)

Devant le tableau les yeux se lèvent comme dans l’attente de l’apparition de l’essentiel, et très vite se closent comme gênés, ne pouvant supporter ce qu’ils voient.

Ce tableau dit donc à la fois l’origine et la fin du monde, son but, son achèvement : là d’où tout vient, là où tout meurt, où nous allons nous perdre.

N’entendons-nous pas comme en écho alors ces mots du poète :

« Étroite la mesure, étroite la césure qui rompt en son milieu le corps de la femme comme le mètre antique, […] / Tu es comme le pain d’offrande sur l’autel et porte l’incision rituelle rehaussée du trait rouge […] / Et qu’est-ce que ce corps lui-même qu’image et forme du navire ? Nacelle et nave et nef votive jusqu’en son ouverture médiane ? »

Ce qui peut être vu, c’est le pire ; ce que l’on doit voir c’est le plus élevé, le plus hautain, le plus altier.

Ce corps de femme est comme un livre ouvert qui pourtant conserve ses secrets. Comme la matérialité du signe doit s’estomper devant l’immatérialité de la signification (Aliquid stat pro aliquo), Courbet invite à une haute exigence : aller au-delà de ce qu’il montre : l’invisible.

C’est en ce sens que la chair représentée ici est vivante et ne nous laisse aucun répit. Le signe réactive la signification, le désir réanime le désirable.

D’où naissent l’émotion et comme une confusion (dans le sens où nous sommes invités à voir ce qui en fait ne peut être vu sans péril).

Ce tableau n’est pas obscène, ne prête pas au rire, à la trivialité, mais au recueillement plutôt. Ce n’est pas Baubô exhibant sa vulve pour ragaillardir Déméter affligée de la perte de Perséphone descendue au Royaume des morts. C’est ce corps et ce sang offerts pour la rédemption du désir.

Finalement l’écrivant boit à la source, tout près de la fissure, et dans cette eucharistie réécrite, lorsque Dieu est bien femme, sur l’autel offrant son corps et son sang en mémoire, lorsque l’on entend « ceci est mon sang », tout bascule et cette encre je la boirai jusqu’à la lie en souvenir de ces nuits de mal-aise ou ce qui perd et perle en soi se donnera à lire. Étrange mouvement alors d’une fécondité décalée, car lorsque le sang de femme s’écoule, aucun ventre ne sera fécond, et quand il ne coule plus alors toute cette vigueur, au lieu de s’épancher, se concentre, réservée qu’elle est à une autre fécondation non plus littéraire, c’est alors ce fameux sang d’encre.

Sentir en soi l’absence, rendant ridicule ce fameux être-là, compliqué par certains en être-le-là ; ah ! si au moins un la sans accent grave et gravité s’imposait musical, légèreté retrouvée, pardonnerait-on alors à cet auteur ou à ces traducteurs leur suffisance pour exprimer avec force et vanité une banalité dans un sabir le plus total, gage de génie pour certains. L’existence serait musique et dans les fugues parfois on pourrait entendre l’absence, ou du moins le suspens de ce qui coule encore avant de s’incarner, ce qu’on nomme silence, soupir parfois selon le ton ou le demi-ton.

L’écriture est donc ce qui récupère en sa forme et trace, en sa gravure, en sa graphie le non-fécond et qui deviendra alors nouvelle fécondité. Savoir ses enfants nés au bout de ses doigts, ne serait-ce pas là le miracle de l’écriture ?

© Jacques Neyme

Image: © a.h.

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