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Olivier PY, Mozart – ou le scandale de la joie, récit, Actes Sud, 2026 (parution le 7 octobre 2026). 

par | 6/10/2026 | Bibliothèque, Classique, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On savait Mozart scandaleux. Les images le prouvent, au cinéma, qui n’est après tout que du cinéma : le rire, les pets, les gestes offensants, etc. Par ailleurs, on croit connaître Mozart : musique gentille (« la petite musique de nuit », certes tempérée par le pathos du Requiem, mais ce qui reste dans l’esprit est la facilité, l’enfantin, bref de la musique qui fait que les vaches elles-mêmes apprécient et produisent davantage de lait… Et puis, Mozart, en fin de compte et malgré le Requiem, n’est-il pas joyeux ?)

Oui, certes, c’est ce que qu’écrit Oliver Py dans ce beau livre, à la fois roboratif au sens musical du terme (on se surprend à se précipiter vers sa discothèque pour confirmer une fois de plus le propos) et aussi existentiel et humain. Pourtant, c’est le terme de « joie » qui doit retenir l’attention, à savoir qu’il est nécessaire une fois pour toutes de s’arrêter sur lui et de le comprendre en profondeur dans son alliage avec le musicien Mozart. Et la « joie » ne désigne pas ce que l’on croit.

Le musicien ? C’est qu’il faut à la fois faire la part des choses et les évaluer les unes par rapport aux autres. Ainsi, si l’on raisonne un instant, nous aurions d’un côté l’homme Mozart (l’enfant, l’enfant soumis à et fasciné par le père, la mère se tenant en retrait et même dans l’ombre) que l’on peut fréquenter en lisant sa correspondance (c’est lui, l’homme Mozart que les images d’Épinal et de cinéma, et par conséquent la représentation commune retiennent) ; de l’autre, nous entendons le musicien, et dès lors que l’on tend un peu l’oreille, qu’on écoute les œuvres, autres que les plus courues, comme la « Petite musique de nuit », en l’état bien « gentillette », on se met à ressentir une angoisse et une compassion qui se trouvent élevées à un niveau d’intensité que seuls d’autres grands musiciens ont su exprimer (on songe un instant à Chopin). Mais ça n’est encore rien : on perçoit à l’écoute une lucidité, et puis une sérénité, en un mot, intraduisible, une Heiterkeit que Chopin, en effet, ne connaît absolument pas – c’est sa seule et unique faiblesse, mais elle est d’importance. Dans l’impossibilité de traduire, essayons tout de même : Heiterkeit veut dire sérénité, peut-être, sagesse beaucoup moins (le mot est bousillé depuis très longtemps), mais alors ?

Il semble que l’ouvrage d’Olivier Py vise tout entier à traduire ce terme de Heiterkeit autour duquel le livre n’est certes pas construit, mais qui s’y trouve à chaque page sinon évoqué, du moins désigné. Heiterkeit désigne un êthos, autrement dit une manière d’être et de se tenir (Mozart ne se tenait pas très bien, comme la légende l’accrédite, alors qu’il avait une tenue exemplaire dont sa musique est l’expression). À vrai dire, on dira de notre côté que la musique de Mozart exprime ce que l’homme Mozart est, cela est banal bien sûr. Ce qui l’est certainement moins est que Mozart touche en lui non pas un penchant seulement singulier, mais un universel. L’intime est chez Mozart l’humain en tant que tel.

L’ouvrage d’Olivier Py se demande « qui » est Mozart. Or ce « qui » est à ressentir, et non à définir, dans sa musique. Et lorsqu’on fait mention de l’humanité à propos de Mozart, c’est pour en souligner l’empan. La combinaison, le croisement, le court-circuit de la tristesse la plus abyssale avec le sursaut, l’élanrepris, la chute et comme un lever de soleil (là se tient Mozart, c’est-à-dire au lieu et dans le moment où son art comme son humanité se décident ! tout autrement que chez un Goethe, un tempérament pour le moins différent, orgueilleux cette fois-ci en lieu et place de la modestie, on dira donc la lucidité mozartienne). Le soleil, voilà un astre mozartien, qu’il fait succéder aux ombres suscitées par la lune. (Celle-ci deviendra bientôt l’astre dominant avec le romantisme, celui-là même qui affleure déjà un peu dans les derniers quintettes à cordes par exemple). Mozart n’est pas romantique, il est, disons, astral, solaire. Et pour nous, cette dimension apparaît stupéfiante. Nous refermons le moment de cet éblouissement par les images d’Épinal dont on a fait mention plus haut. La joie mozartienne naît de cette lumière (l’enchantement, la clémence…). Souveraine, en somme, sans la moindre culpabilité et, surtout, avec l’absence totale de ressentiment, par laquelle il se distingue tellement de notre présent qui en est saturé. Que dit Mozart, en effet ? Que rien ne nous est dû ! Qu’il faut conquérir une forme, sa forme, de tenue ou d’articulation dans l’existence. Que la finitude soit en vérité indépassable et que c’est en elle que se trouvent les ressources de l’infini actuel et donc réel. Approfondissez votre relation amoureuse et amicale, et vous trouverez derrière comme à côté des ombres une lumière qui nous éclairera. Chez Mozart, la lumière est première et ne dit qu’elle-même. Sans pourquoi, ni explication, n’est-ce pas cela Mozart ? Olivier Py tourne autour de cette idée majeure, avec et sans guillemets : le mystère de Mozart est qu’il n’y en a pas. C’est là son « chant de la terre ».

Le plus remarquable dans ces belles pages consacrées à Mozart par Olivier Py, sur un plan qui toutefois n’est pas seulement théorique, est de parvenir à cerner ce que la musique peut être, non pas donc en soi, une essence ou une définition (est-ce bien nécessaire ?), mais une fonction, existentielle en vérité. Elle est ainsi ce fil continu de l’existence, sa tonalité en somme (je traduis comme je peux le propos d’Olivier Py qui recourt au lexique de Kierkegaard, à savoir « le choix du non-choix », autrement dit de la mort). Et cette tonalité, en vérité, est sexuelle, elle brise cependant avec Mozart (et c’est cela la joie !) la puissance de la pulsion de mort. L’énergie sexuelle est en elle-même révolutionnaire, elle serait la révolution qu’on le veuille ou non, là où l’Ancien Régime, ajoute Olivier Py, en constituerait le refoulement. Toutefois, si on adhère à sa dimension révolutionnaire (« la révolution a été faite par des voluptueux », écrit Baudelaire), la conclusion sur le plan de l’Histoire n’est pas sûre. Il peut s’agir de l’inverse, tellement la sexualité manifeste des révolutionnaires français (et pas uniquement eux, Staline, Mao et tant d’autres, y compris les aspirants actuels) s’est révélée perverse. Peu importe, il y a cette jouissance de la vie, justement, qui retourne la révolution en pulsion de vie. « …il a sur-joui, de la vie même », écrit Olivier Py  à propos de Mozart.

A-t-on jamais entendu (et assisté à) une telle glorification de la finitude ? Car le premier venu y répugne, il désire « autre chose », un « ailleurs » (qui n’est que fantasmagorie). Avec Mozart, il n’y a pas d’ « ailleurs », uniquement le présent dans sa profondeur, car personne n’est moins superficiel que Mozart. L’instant. La plénitude. Cosi !

Reste la morale, non qu’il y en ait une à respecter. À peine une éthique, il suffit de bien penser les êtres, les choses et les réalités pour se dissuader de toute illusion. La morale n’est que l’adhésion, qui rend certains textes de Nietzsche en couleur, à ce que la vie veut bien nous donner, et elle se donne déjà elle-même. Lorsque Mozart dans le film Amadeus bouge en tous sens, au-delà de toute bienséance ou son contraire, il glorifie la vie. C’est la vie qui est elle-même joie, et voici la morale !

© André Hirt

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