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La vie tumultueuse d’un parfait inconnu

par | 29/04/2025 | Contemporaine, Editoriaux et chroniques, Musique, Musiques actuelles

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Réalisé par James Mangold, le biopic sur Bob Dylan Un parfait inconnu raconte l’histoire de l’ascension de Dylan en tant que jeune homme, et l’incident controversé à l’origine de sa transition de la scène folk à la scène rock, inévitablement aussi, ses histoires d’amour entremêlées avec ses deux petites amies, Suze Rotolo (nommée Sylvie dans le film) et Joan Baez. Ces histoires ne sont pas inconnues des fans de Dylan. Malgré le saisissant et convaincant portrait de Dylan par Thimothée Chalamet, toutes les chansons du film ont été interprétées par les acteurs et enregistrées en direct. En suivant ces chansons et le cours des intrigues, le public replonge dans la jeunesse de Dylan et dans ses propres premières expériences.

Le point fort de ce film est la façon dont le réalisateur utilise les chansons de Dylan, répondant habilement à l’intrigue, ou y ajoutant des apostilles pour agrémenter le propos. On constate que les premières chansons sont étroitement liées au parcours de Dylan, à commencer par son interprétation de Song to Woodydans la chambre d’hôpital de Woody Guthrie, ou de Masters of War au Gaslight le soir de la crise des missiles de Cuba. Et bien sûr, des chansons comme A Hard Rain’s A-Gonna Fall ou encore The Times They Are A-Changin’ qui méritent d’être présentées lors de grands rassemblements ou de festivals. Quant à la relation entre Dylan et Joan Baez, on peut déceler un changement entre les chansons All I Really Want to Do dont les paroles « Is, baby, be friends with you » sont sans équivoque, chantée lors de leur tournée commune, et Farewell, Angelina au Festival de Newport en 1965. L’auteur de cet article soupçonne depuis des années qu’il s’agit d’une chanson d’adieu écrite par Dylan à Baez, et qu’elle était aussi son adieu à tout ce monde agité du mouvement démocratique américain ; Angelina (« Ange ») est la sainte Joan –  Dylan la décrit ainsi dans son autobiographie Chronicles : Volume One. Néanmoins, il n’aura jamais enregistré cette chanson dans ses albums officiels – elle apparaît seulement dans la Bootleg Series Volume 1-3 – et elle est devenue une des œuvres phare et emblématique de Joan Baez. Le fait que le réalisateur ait demandé à Baez de chanter cette chanson au Festival de Newport dans le film prouve en quelque sorte ce point de vue (James Mangold a consulté l’avis de Dylan en personne avant d’écrire le scénario).

         Au Festival de Newport en 1965, dans le film, Dylan chante d’abord avec Baez la chanson It Ain’t Me, Babe, une allusion à la rupture entre les deux protagonistes féminins principaux (l’un se fâche et l’autre s’en va le cœur brisé) ; plus tard, il chante Maggie’s Farm avec son groupe, une chanson qui pourrait avoir pour but de chicaner la chanson folklorique traditionnelle. Pete Seeger, qui joue le rôle de mentor de Bob Dylan dans le film, avait enregistré une chanson folk intitulée Penny’s Farm en 1950. Ainsi, Maggie’s Farm peut être considérée comme un renverse-ment du modèle précédent : le chanteur ne veut désormais plus travailler à la ferme de Maggie, c’est-à-dire qu’il refuse de rester dans le cantonnement de la chanson folk. Dans le film, alors qu’il écoute Dylan en concert, Pete Seeger veut couper les câbles audio. Selon son neveu, l’ethnomusicologue Anthony Seeger qui a raconté à l’auteur de cet article lors de sa visite à Taïwan en 2017, son oncle Pete trouvait la musique de Dylan jouée à Newport très bonne, mais qu’il y avait un problème avec les effets sonores, ce qui a engendré un malentendu du public. Il pourrait donc s’agir d’une autre interprétation de cet événement historique. En dépit de la réaction de Pete Seeger ce jour-là, lui et Dylan ont continué à jouer de la musique plusieurs années durant, et ont préservé leur amitié mutuelle.

         Bien qu’éloigné des cercles de la chanson folklorique et des mouvements sociaux, Dylan ne s’est pas éloigné de la folk qui est à la base de sa création musicale. A la fin du film, Dylan revient une fois de plus dans la chambre d’hôpital de Guthrie, il joue de l’harmonica que lui a offert Woody, avec en fond sonore la chanson de Woody Dusty Old Dust : So long, it’s been good to kwow ya. Lorsque Dylan tente de donner l’harmonica à Guthrie, cette dernière le repousse de sa main fine mais ferme, comme pour dire : « Je te l’ai transmis. » « Je vais m’en aller, mais je te laisse ce travail. Je sais que je peux compter sur toi. » (Extrait de Chronicles : Volume One by Bob Dylan, Chapter 5 : River of Ice.)

 Dylan était jeune mais faisait preuve d’une maturité précoce lorsqu’il avait 18 ou 19 ans, quand il chantait dans les pubs de Minneapolis, sa seule ambition fut d’interpréter les chansons de Woody. Le film dépeint la relation « maître-disciple » entre Guthrie et Dylan de manière touchante et subtile. Lorsque le monde extérieur est trop turbulent et difficile à gérer, seule la pupille tranquille de Woody est un refuge pour Dylan.

« But farewell, Angelina
The sky is erupting
I must go where it’s quiet
»

(« Mais adieu, Angelina / Le ciel est en éruption / Je dois aller là où c’est calme »)

         Enfin, parlons un peu du lien entre musique et société. Comme chanteur ayant écrit certaines des meilleures chansons de l’histoire, chansons considérées comme des « chansons de mouvement social », Dylan n’avait pourtant aucune intention de devenir l’un des porte-parole du mouvement démocratique américain. Au lieu de crier haut et fort, il a préféré adopter une position d’observateur avisé et de narrateur, car cela est en contradiction avec sa nature extrêmement sensible et timide (comme il l’a d’ailleurs admis dans son autobiographie), et parce qu’il pense que l’essentiel pour un artiste est de créer de grandes œuvres. Il ne se laisse pas enfermer dans un cadre thématique, tout comme il déteste que les médias lui collent des étiquettes. Après tout, Dylan est-il quelqu’un qui se soucie de la société ? Absolument. Les chansons folkloriques parlent de la réalité des couches sociales les plus défavorisées. Sans compassion, on ne se sent pas à son aise dans ce monde mystérieux et misérable.

         Dylan a dit un jour que chanter des chansons folk était sa vocation de toujours, mais que, parallèlement, ces chansons étaient déjà dépassées, et qu’il devait innover tut en perpétuant la tradition. Grâce à ce film, les jeunes générations ont l’occasion de se familiariser ace ces chansons ; nous pouvons ainsi découvrir le poète-chanteur à ses débuts, son âme libre attachée à son idéal, une légende qui n’existait que dans l’Amérique des années 60.

© Shivanii Chang

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