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(Bibilothèque) LIGNES, son dernier numéro, intitulé « Ce qui vient », paraît demain, 2 février 2024. À chacun de poursuivre ce que la revue aura tracé en nous et dans son temps. Merci à Michel Surya.

par | 1/02/2024 | Bibliothèque

LIGNES N°72 | CE QUI VIENT…

« Ce qui vient… » est le titre de cet ultime numéro de la revue Lignes, qui regarde vers l’avenir avec inquiétude, voyant ce qui vient comme à peu près inévitable, ce péril politique imminent maintenant, ici et partout, parmi d’autres qui suivront, écologiques notamment, périls certes pensables mais qu’il ne lui appartient pas de parer (il y faut de tout autres moyens).

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«Cequivient»:soit le titre de ce numéro de Lignes, son soixante-douzième numéro, depuis 2000 du moins, date du commencement de sa seconde série, mais le cent dixième si l’on compte la première avec.

Pour autant, pas qu’un numéro de plus, le dernier.

Facile ni à décider ni à dire, même y pensant depuis un moment, a fortiori quand rien n’y oblige.

D’autant moins facile à décider et dire que ce numéro n’est pas le dernier d’une histoire courte, qui l’est au contraire d’une histoire qui a commencé en 1987, il y a trente-sept ans, a uni et unit encore des personnes auxquelles ne manquent, ou presque, que celles qui ont hélas disparu (d’autres se sont dispersées que la surenchère aura attiré, à leurs détriments). Histoire si ancienne, donc, que peu sont à l’avoir connu toute, peu de même à y avoir tout entière participé.

Décision que dicte quoi ? Le temps qui passe, bien sûr, qui ne passe pas moins sur les œuvres (et une revue est une œuvre aussi bien, et complexe, et fragile, parce que collective) que sur les êtres, lesquelles ne vieillissent pas moins – de combien qui existent encore peut-on le dire qui survivent poussivement aux raisons qui les ont fait naître ?

Que dicte aussi la désaffection manifeste dont elles sont, et depuis longtemps déjà, l’objet. La désaffection, surtout, des revues « papier », de moins en moins lues (comment savoir si les revues « numériques » leur survivront mieux : un clic ne fait pas une lecture, et n’est pas encore égal à un abonnement ou à un achat en libraire). Le fait est que les tirages ont terriblement baissé au long de toutes ces années. Durant les douze premières années de la revue, qui sont aussi les douze dernières du xxe siècle, il n’était pas rare que 1 500 exemplaires d’un numéro aient été vite épuisés ; 25 ans plus tard, il est rare qu’un tirage de 750 le soit, s’agissant de Lignes du moins (très grande discrétion sur ces sujets-là dans le monde de l’édition, de toute façon, l’un des plus pudibonds qui soit, quelque effort qu’il ait fait pour se mettre à la page du commerce de gros – une escouade aura été formée de vérificateurs des coûts et dépenses devant laquelle toute l’édition ou presque aura dû fléchir le genou).

Il faut dire que la presse écrite était considérable alors, qui ne doutait pas que se jouait dans les revues d’idées l’essentiel de la pensée intellectuelle-politique vivante, qui y renvoyait régulièrement. Des rubriques hebdomadaires existaient pour cela, qu’ont tenues des Olivier Corpet, Pierre Lepape, Patrick Kéchichian, etc., dans les plus lus des quotidiens, Maurice Nadeau, même. Plus rien de cela depuis de longues années déjà.

Faits manifestes, massifs.

Plus décisif, assez décisif pour en finir : l’impossibilité d’envisager que Lignes continue de paraître quand l’extrême droite et la droite unies (qui le sont déjà de bien des façons) seront au pouvoir en France (comme de plus en plus partout et tout proche, en Italie, en Espagne même, qui ont pourtant payé pour savoir ce qu’il en était), alors que Lignes est très exac- tement née contre cette hypothèse. Pour mémoire (pour celle de ceux qui en ont l’âge) : le no 2 (1987), contre une révision dudit « code de la nationa- lité » ; le no 4, « Les extrêmes droites en France et en Europe » (1988) ; le no 15 : « Vers le fascisme » (1992), etc. S’intercalant, combien de numéros sur les exécrables capitulations des gauches successives ? S’intercalant aussi, pas moins importants : « Éloge de l’irréligion », en soutien à Salman Rushdie (écrivain condamné à mort pour ses Versets sataniques), etc. Cette ligne (ces lignes – de là le pluriel originaire), jamais Lignes n’y aura dérogé, au risque même, parfois, de prendre à revers quiconque lui était acquis, acquisition dont elle ne s’est jamais suffi, ne serait-ce que parce que la pensée n’est pas faite pour que tout ne soit pas à chaque instant toujours remis en jeu (différence, essentielle, entre l’opinion et la pensée).

Rien ne se sera passé aussi vite qu’on l’a craint, il faut le reconnaître (l’histoire ne va pas toujours aussi vite qu’elle le pourrait pourtant, et trente ans sont longs du point de vue de la vie d’une revue, sinon de l’histoire). Rien ne se sera passé aussi vite, mais on y est, nul n’en doute plus, les sondages y préparent et une impatience se ressent : ce n’est pas l’insurrection qui sera venue, ni viendra (laquelle d’ailleurs, et de quoi ?), comme candidement annoncée par quelques abstracteurs idéalistes, mais la surréaction. La situation ne sera pas, elle n’est pas et plus insurrectionnelle, elle est, elle sera surréactionnelle : nationaliste, raciste, religieuse, antisémite, etc. Ce qui s’ensuivra : une guerre de tous contre tous, en attaque, s’accusant chacun de quoi, en défense de qui, se défendant comment, confuse en tous les cas, à tous les points de vue. C’est tout une pandémie qu’il faut imaginer (l’époque est à avoir celles-ci pour métaphores), à laquelle la pensée ne sera plus d’aucune façon intéressée, à laquelle elle ne pourra plus prétendre prendre aucune part réelle, encore moins efficace.

Ce que dit « Ce qui vient », ici, titre du énième numéro de Lignes.

Qui dit aussi que c’est par lui que Lignes disparaît.

Michel Surya

320 pages; 20 euros

presse@editions-lignes.com

P.S. Les textes qui suivent ont été sollicités et reçus avant que ne s’aggrave brusquement et terriblement la situation entre Israël et Palestine. Qu’on ne s’étonne donc pas de n’y trouver aucun écho. Rappelons toutefois que Lignes a consacré aux états antérieurs de cette situation un numéro tout entier : « Penser la paix, penser l’impossible. Le conflit israélo-palestinien », no 48, mars 2015, disponible.

Avec

Nicole Abravanel ; Étienne Balibar ; Philippe Beck ; Gérard Bensussan ; Véronique Bergen ; Philippe Blanchon ; Jacques Brou ; Claude Calame ; Cécile Canut ; Alphonse Clarou ; Lambert Clet ; Philippe Corcuff ; Martin Crowley ; Georges Didi- Huberman ;Yves Dupeux ; Mathilde Girard ; Robert Harvey ; André Hirt ; Alain Hobé ; Pierre-Damien Huyghe ; Alain Jugnon ; Emmanuel Laugier ; Jérôme Lèbre ; Susanna Lindberg ; Boyan Manchev ; Serge Margel ; Stéphane Massonet ; Adrian May ; Jean-Philippe Milet ; Frédéric Neyrat ; Marc Nichanian ; Bertrand Ogilvie ; Christian Prigent ; Jacob Rogozinski ; François-David Sebbah ; Michel Surya ; Sébastien Thiery ; Enzo Traverso ; Christiane Vollaire ; Sophie Wahnich

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